LE DUC DE TREFLE

COLLECTION
La Balzaçienne
- Juillet 2009 -

Ceci est une histoire vraie.
Si vous vous attendez à ce vrai manufacturé dans les succursales internationales du commerce, bref à du produit culturel pour néo-pinouf, laissez tomber : allumez TF1 et allongez les jambes, avec un peu de chance il y a peut-être Secret Story et le Ministère de la Culture vous ouvre grand ses portes.

Si, non seulement montcellien mais selon le bon plaisir d'une psychologue AFPA du travail, vous devez effectuer une EMT d'une quinzaine de jours pour que s'actionne le tampon bureaucratique validant votre formation de cuisto-tradi, optez illico pour la brasserie Le Darcy, 9 rue Carnot.
Un lundi à 9 heures 10 minutes et quelques vous entrerez, buterez irrémédiablement contre cette barricade douloureuse derrière laquelle se prélasse, avec une fierté d'un temps révolu, bouteilles de single-malt blended scotch et bourdon au pied d'un large miroir, et, à peu de chose près, vous vous adresserez en ces termes à l'homme au visage d'une placidité parfaite, ce Dieu maître d'orchestre de guérilla derrière ladites barricade :
– Bonjour... je suis monsieur Anthony... euh Anthony Mouillon... je viens pour la EMT...
Tout le peinard du monde sur la gueule il vous répondra, cette fois pas à peu de chose près mais littéralement,
– Oui... une petit minute je suis à vous tout de suite,
et joyeusement robotisé partira avec un déca et un démi servir un chômeur et sa femme, qui ira sans doute travailler dans une des boutiques que composent cette rue piétonne après avoir absorbé l'un des deux liquides.

Pendant ce temps j'observais religieusement les bouteilles de whisky, je tournais la tête à droite la tête à gauche, je me repositionnais sur les reliques, en fantôme le patron revenait.
– Venez... je vais vous présenter Philippe.
Les coudes au bout du comptoir il est Philippe, binoclard moustachu adipeux, jasant avec un client, un verre d'éthanol non identifié à la main.
– C'est Philippe, c'est lui qui s'occupera de vous, dit le placide patron en se tournant vers moi. Puis en ce tournant vers ce Philippe : C'est le jeune stagiaire, il est là pour voir un peu comment ça se passe en cuisine. Enfin, sous les regards monotones mais tout de même titillés des clients insulaires, il ajoute encore avec une voix attendrissante déplacée : alors tu lui montre bien, surtout il ne touche pas à la machine à couper le jambon. Voilà.
« Okay » il dit Philippe, je lui sers la main et encore plus fantomatique le patron repars et je m'assois sur la banquette et commence à ouvrir le journal de Montceau-les-mines.
– Vous voulez boire quelques chose?
J'émerge des gros-titres du torchon local, c'est du patron que sortent ces sons là, il est toujours pas parti et c'est à moi qu'il s'adresse. Illico je songe aux splendides bouteilles de whisky au pied de ce non moins splendide miroir mural.
– Un café ?, ajoute-il (nonobstant le littéraire ces deux mots interrogateur venaient s'emboiter immédiatement à la première question).
« Non merci » j'ai dit, avec le plus beau sourire de la planète.
Des gros-titres de la feuille locale, aussi diversifiés que les nouveautés perpétuelles que nécessite l'inébranlable loi du marché, je n'en retient qu'un : « Des ouvriers menacent de faire sauter leur usine ».
– Non mais y nous font chier qu'est-ce que j'en est à foutre qu'ils nous disent que la température sera élevée mais qu'il va pleuvoir!
– C'est sur, rétorquait au client le plus proche Philippe, engloutissant ce que contenait son verre.
– Mais merde c'est vrai rien à branler! Et pis c'est vraiment n'importe quoi : t'as un jour de soleil un jour d'orage! C'est détraqué tout ça...
– C'est sur, reretorquait Philippe, qui constatant que son verre était vide et que sa montre indiquait 9 heures 20 ajoutait : bon allez au boulot.
À peine le temps de me plonger dans l'article sur ces braves ouvriers prêt à faire exploser, ce 13 juillet et bombonnes de gaz à l'appui, les stocks de marchandises qu'ils fabriquent mais qui ne leur appartiennent pas, je me levais et en petit chien fidèle tentait de rattraper Philippe qui avait déjà pris pas mal d'avance.
J'ai vraiment du mal à me souvenir de ce que me dit, une fois en cuisine, ce Philippe, tant pour lui le silence paraissait une insulte. Mon espérance de vie littéraire c'est ce que je met dans le verre, et il est presque vide le verre et la bouteille est bel... moche-et-bien vide. Je suis avec Augustine, allongé sur le lit derrière moi pendant que j'écris. Surement tentant de regarder le soleil à travers les meurtrières des volets de la chambre elle a buté sur une trace verticale gluante mais sèche sur une des vitres de la porte-fenêtre. « Elle est vraiment longue cette trace ». « Ça oui, cyprine consistante! ». Oui parce que cette trace c'est quand je suis saoul et que j'offre du plaisir à Augustine en la gamahuchant. D'ailleurs je vais lui lécher sa chatte là tiens, j'ai envie, le temps que les souvenirs sur cette histoire remontent.
– Tu veux que je te gamahuche? je lui demande en me retournant, alors qu'elle est plongée dans le cinquième chant de Maldoror, une histoire de scarabée en matière fécale avançant vers un homme pélican debout et très fière sur un tertre.
Étonnée mais sa chatte se réveillant elle lâche un « Ah oui! ». Je l'embrasse soulève sa jupe blanche « Esprit » (40 euros) et commence à lécher hirsutement, à la désordonné, puis je me concentre précisément pour faire fondre son clitoris. Gémissement. Gémissements.
– Tu préfères où? Le clito ou le vagin?
– Le vagin!, sans hésitation elle boomerangue.
Je plonge ma langue dedans. Je plonge je plonge je plonge, la cyprine en mini-torrent jaillie. Et hop splaf une autre trace de plus sur la vitre. Elle rigole.
– Viens, approche ta bite! Je te suce en même temps.
J'y vais. C'est bon, j'adore. Je replonge dans sa chatte.
– Non mais tu préfères où bibouille?
– Partout!, de nouveau sans hésitation, elle boomerangue de nouveau.
J'écarte ses fesses pour faire apparaître le trou du cul et je titille gentiment de la langue.
J'alterne, pour ne pas faire obsédé par son trou ridé, j'alterne clito vagin cul, cul vagin clito, elle gobe bibitte en va-et-vient, c'est bon. Je réserve ma langue pour son clitoris et deux doigts plongent et dans sa chatte et dans son cul, bien parallèle les doigts, bien en tempo. Gémissement. Gémissements.
– Tu veux que je te prenne?
– Oui!
– Tu veux que je te prenne comment? Qu'est-ce qui te ferrai plaisir?
– Prends-moi!
Je me positionne sur elle je met Bibitte dans sa chatte, juste le gland en petits va-et-vient à peine franchi le portail des grosses lèvres, mais comme elle avait posé ses mains sur mes fesses elle me fait pénétrer dans le palais, bien profond, aussi loin que je peux l'explorer. Okay. Je soulève ses jambes, les cale sous mes bras s'appuyant férocement sur le matelas et je met de gros coups de reins jusqu'à éjaculer et une fois fait je regagne ma respiration, collé à son corps chaud transpirant. Collée à la sienne aussi ma respiration, je m'en aperçoit que maintenant, les yeux fermés, pépère entre ses seins.
Le verre est vide. Les souvenirs ne remontent pas. Qu'à dit Philippe immédiatement après avoir franchi la porte « saloon » de la cuisine? Je crois bien que c'est à jamais perdu, à jamais perdu dans les tréfonds de ma mémoire, ou de la sienne. Ce que je me souviens très nettement en revanche c'est qu'il s'acharnait, avec une rigueur paternelle presque douce, à me tenir au courant de toutes les règles hygiéniques qu'il enfreignait, par soucis d'efficacité pratique. La poubelle, là, ne devait absolument pas être limitrophe au lavabo, etcétéra. Des broutilles en somme, n'influant en rien sur la qualité des aliments.
– C'est la loi française. C'est idiot, mais il faut la respecter. Y t'y diront à la formation va...
Lui même était corse j'avais cru comprendre. Son frère était flic au Creusot. J'avais demandé, il ne l'avait pas le CAP de cuistot, enfin il l'avait depuis 6 mois, une formalité c'est tout, il exerçait depuis 77, 1977. Il l'avait demandé je pense au cas où Le Darcy fermait boutique parce qu'il le fallait, le CAP, pour travailler dans les collectivités.
– Bah oui, c'est public, c'est plus réglementé, je lui dit. Comme il ne semblait pas comprendre, s'agitant avec ces escalopes de poulet brulantes emmuré dans un silence inattendu, j'ajoutais furtivement : c'est l'état...
« Voilà » il fit, remuant d'un bras musclé sa gigantesque poêle carbonisée. Si les poêles étaient en si mauvais état c'était à cause de l'ancienne cuistot, une très très bonne cuisinière mais vraie porcine selon lui, il tenait à me le faire savoir, qu'il avait du gratter les grilles du four au couteau quand il était arrivé ici.
Mais ça y est je me souviens de la première chose qu'il me dit, l'adipeux sympathique. À peine franchie la porte du saloon culinaire ce fût une histoire vestimentaire.
– Il faut une tenue pour en cuisine? J'avais dit nonchalamment, pour meubler quoi, intelligemment.
– Bah bien sûr, t'as rien?
– Ah non... ils m'ont rien dit à l'ANPE.
– Boh! t'façon l'ANPE!
Encore 5 ans et le terme « Pôle emploi », à défaut de son sens réformiste américaniste, sera rentré bien profond dans les mœurs.
– Tiens t'as qu'à mettre ma chemise de travail, je la met jamais, elle est derrière la porte là.
Belle chemise ouais, bien blanche, avec deux rangées de boutons. La classe. Ça y est j'entre dans le rôle de cuistot, j'ai mon uniforme, mon déguisement. Ça y est je fais parti de la collectivité, c'est assez émouvant, presqu'autant que quand j'avais eu mon t-shirt "E. Leclerc - Rouffiac".
– Bon on va faire une tarte... le désert aujourd'hui c'est une tarte Tattin, il dit en attrapant un économe, une pomme, et en la dépiautant en 7 secondes chrono.
– Ça j'peux y faire si tu veux!
– Okay. Boh t'm'en fait six sept.
Il aime pas faire de la pâtisserie Phillipe, il me l'avoue. C'est pourtant le seul truc un peu gastronome qu'on ai fait la pâtisserie, genre tarte au citron tarte poire chocolat crème brulées charlotte au rhum etcétéra. J'avais noté qu'il râlait régulièrement sur le McDonald, et il avait bien raison, mais au final, lui même a réchauffé des escalopes, fait des frittes, des pattes penne, mit au micro-onde des croques-monsieur, bon y avait quand même de la bonne bavette charolaise bien sanguinolente, de l'entrecôte de chez le boucher et les plats du jour était tout de même autre chose que les Big Mac de merde que s'amusent à gober à la chaîne les jeunes néos-pignoufs. Je me souvient quand j'habitais Toulouse, au 20 rue des Blanchers, j'avais vu le truc le plus drôle, le plus mutant, de ma vie : je rentrais de mon taf de magasinier E.Leclerc sur mon vespa LX 50 jaune et dans la foule j'avais vu un musulman en djellaba blanche immaculée avec dans une main un verre McDo Coca-Cola rouge avec paille. Bref, sinon moi en cuisine j'ai préparé les salades, enfin préparées, disposées dans l'assiette, salade verte, salade de choux et de carotte râpées, et rondelles de tomates et petit crouton de pain et quart d'œuf, enfin ça dépendait de la commande, il y en avait au chèvre chaud d'autre au thon d'autre avec du jambon d'autre au saumon et aux crevettes et encore au foie gras et au magret de canard. Dans la pratique ça m'a un peu, beaucoup, rappelé le McDonald où j'avais bossé une semaine, j'avais pas tenu plus longtemps. Mais je suis d'avis que la merde française, pour un français, vaut mieux que la merde américaine. Il faut avoir gouté physiquement un peu du goût de l'esclavage made in USA pour accepter sans broncher le doux esclavage français, qui tend à s'éteindre puisque non-content de chier leur diarrhée cocacolesque à New-York, les états-uniens enculturophile conquiert chaque jour depuis la dernière guerre mondiale de nouveaux territoires.
Une femme, assez bien habillée, pas belle mais l'aura paillettée par le charme, franchissait la porte du saloon culinaire. Philippe la rejoignait, une feuille manuscrite à la main.
– C'est la patronne, il me dit.
Je m'approche, lâche un « bonjour » souriant en observant scrupuleusement si oui ou non sa main se lève. Elle se lève, je la lui serre.
– Bonjour jeune homme, ça va?
– Très bien et vous ?
– Bien merci, elle rétorque avec un superbe sourire qui illumine ses pupilles.
Et la patronne et Philippe discute de chose assez technique, de ce qu'il manque comme aliments, puis la patronne, Nicole, repars.
10 heures 30 et tout était prêt pour le repas de midi, on était lundi et le lundi c'est calme parce que les boutiques de la rue Carnot sont fermées, et la clientèle c'ets principalement les commerçants de la rue susmentionnée.
– Bon, y'a plus qu'à faire comme Charles!, dit Philippe qui, après avoir regardé par le hublot de la porte saloon, plongeait dans ses pensées comme un marin loin de chez lui.
Charles? De quels Charles parle-t'il? de Gaulle? Charles 1er? Pasqua? Baudelaire? Peu probable pour le dernier et le premier, pour tous en faites.
– On peux pas s'picher tous les jours!, par cette phrase il terminait son monologue, régulièrement coupé par mes « haha! », relatant sa soirée d'hier, une histoire de mariage beuveresque. Je lui demandait ce qu'il faisait avant de travailler ici. À mon âge il me dit avoir fait les saisons, mais que surtout il fallait pas avoir de « Bel'ami » parce qu'on y reste 3 mois et qu'il y en a plein à se faire des filles, là-bas.
– Et le patron, ça fait longtemps qu'il tient Le Darcy?, je demandais. « Aucune idée » il me répondit.
– C'est un ancien gars de la mine Christian, et un ancien ouvrier de chez Michelin, il ajoutait. Je trouvais ça bien qu'un ancien mineur possède le bar le plus classe de Montceau, de plus je trouve que le patron du Darcy est vraiment l'homme le plus classe de Montceau, il a donc ce qu'il mérite, on en reparlera.
Se remémorant qu'il fallait faire quelques croutons grillés en plus Philippe en coupait, les positionnait sur une grille et la plaçait dans la salamandre. En la retirant il en faisait maladroitement tomber sur le plan de travail.
– Tsé y fait comme ça Rachid! J'suis un vrai gris aujourd'hui!
La patronne revenait avec les courses et on l'aidait à les transférer de sa voiture à la chambre froide. De retour en cuisine Philippe repositionnait son regard à travers le hublot.
– Bon, y'a plus qu'à faire comme Charles!, mais consultant sa montre il se reprit et lâcha un « Ah c'est l'heure d'aller boire un canon! ». Il enlevait son tablier et une fois au comptoir me demandait :
– Tu veux boire quoi? un coca? un orangina?
– Bah j'sais pas... tu bois quoi toi?
– Oh moi un blanc-cass.
– Bon bah un blanc tout court alors.
– Ah quand même!, il fit, s'évaporant derrière la barricade.
Mon verre bien frais posé sur la table, Philippe jasant avec un client, je jazzais moi des yeux dans la brasserie. Il était encore trop tôt, il y avait du monde mais les cœurs était silencieux. Un vieillard avec une casquette de pêcheur feuilletait le journal que j'avais tout à l'heure dans les mains. Il s'arrêta quelques secondes sur ces ouvriers qui voulaient faire péter leur usine puis se posa quelques minutes sur l'article d'à côté, des résultats sportifs quelconque et sans grand intérêt. Philippe parlait avec une mamie, accompagnée de sa fille genre la trentecinquaine, très bien habillée, très excitante. Sa fille la sommait respectueusement de se dépêcher d'engloutir son café parce qu'elle devait aller au taf. La mère disait que non elle avait pas envie de rentrer chez elle, qu'elle s'ennuyait chez elle, qu'elle était bien là sur la banquette. La vieille disait qu'elle était grosse mais que dans sa tête tout allait bien. Philippe était très d'accord, et la fille de la vieille lui fesant remarquer qu'il avait un gros bide il retorqua gaiement que c'était la pression du marteau-piqueur. Mon verre de blanc vide je dis à Philippe que j'allais fumer, et je sortais fumer.
Je croisais la patronne.
– Alors jeune homme tout se passe bien?
– Impeccable madame, je disais un peu après avoir roté mon verre blanc.
– Très bien alors.
Elle devait me le demander encore trois quatre fois durant la journée, toujours vêtu de ce sourire illuminant. C'est très beau une petite entreprise familiale je me dit, je croyais ça perdu à jamais, broyée sous les enseignes colonisatrices des multinationales, et avec le dirigisme aseptisé hypocrite qui va avec, le conformisme quoi. Un jour Augustine m'avait demandé quel genre de femme je détestait le plus. La cultureuse genre artiste de gauche et la travailleuse de droite genre marketing tertiaire blabla j'avais répondu en gros.
À peu de chose près on a fait comme Charles jusqu'à ce qu'arrive la serveuse, Aline, pas très belle non plus mais d'un charme irrésistible et inexplicable, quelques chose dans la démarche somnambulique et la voix d'ancienne chanteuse de cabaret à la retraite, ou peut-être tout simplement d'alcoolique. Une vraie femme, une femme du réel, pas une rentière, pas une cadre, pas une artiste peintre. C'est elle qui coupe le pain qu'elle fout dans les corbeilles qui finissent sur la table des clients, c'est tout ce qu'on voit de la cuisine de son travail, mais elle fait beaucoup plus.
– Comment tu t'appelles?, elle me demande.
– Anthony, je lui répond.
– Très bien, je vais te tutoyer Anthony, elle dit mi-affirmation mi-questionnement.
« Bien sur » je lui ai rétorqué. La session de midi allait presque commencer. À travers le hublot du navire culinaire : des costard-cravates, « banquiers, avocats, huissiers, notaires » il me dit Philippe. Haha! Si j'étais pas en stage comment je pisserais dans le plat avec plaisir, mais même par respect pour le patron, ancien mineur ancien ouvrier de chez Michelin qui leur prends le pognon, je ne le ferai pas ni je cracherai. Dans la chaleur infernal de toutes les machines allumées, il y eu une petite accélération d'une demi heure. Philippe était supersonique, il passait à droite à gauche, j'avais l'impression qu'il y avait trois quatre Philippe dans la cuisine. Je préparais quelques assiettes et gênait beaucoup il me semble les va-et-vient confirmés de Philippe et d'Aline, c'est le rôle de tout stagiaire en faites, surtout au début, la semaine suivante j'étais très utile.
Le patron, toujours aussi placide, contrastant avec la tension régnant en cuisine, franchi la porte du saloon. À mon avis il était fin rond, mais fin rond comme un patron de bistrot, c'est à dire qu'il était dans le même état que tout à l'heure. À mon avis hein.
– Dit donc ça a la longueur de ma pine ça!, il dit, en coupant très lentement en deux un quignon de pain qu'on ne met pas dans les corbeilles.
– Au repos!?, lança Philippe occupé à préparer quelques assiettes mais ayant relevé vaguement la tête.
– Bien sur au repos, il rétorqua le patron, avec un petit temps d'adaptation, s'acharnant lentement à étaler un peu de beurre sur la moitié de quignon.
Il est revenu encore une fois le patron, pendant la tension de midi. Généralement il attendait comme sur la lune que Philippe ai fini les assiettes pour les amener, très professionnellement d'ailleurs, par quatre, sur les avants-bras, dont un poignet était muni d'une magnifique rolex resplendissante. Le plat du jour, on pouvait choisir l'escalope chaude ou froide. Ayant pris une commande le patron disait calmement « deux salades Express ».
– Chaudes où froides les escalopes? Il demandait Philippe.
– Chaudes les salopes! Chaudes!, il s'était animé frénétiquement, le patron, pour revenir, dès la dernière syllabe prononcée, à son état de neutralité évidente, comme un doux vent de fatalisme joyeux propre aux hommes charismatiques. Il sent toujours bon Christian, c'est assez envoutant. Il est toujours en superbe chemise à manche courte. Ça particularité hilarante aussi c'est qu'avant de demander quoique ce soit il le fait précéder par « euh, qu'est-ce que j'voulais dire... ». Enfin je pense que sans le calme du patron ce binoclard moustachu de Philippe ferait une crise de nerf dans son fourneau, les jours de soixante couverts. J'avais dit à Philippe qu'il était posé le patron, calme, il m'avait dit que oui mais qu'attention c'est du sicilien et qu'il faut pas le chauffer et que quand les voix s'élèvent un peu trop dans le bar que ça courre un peu trop vers la rixe il te rétablit l'ordre illico. Le deuxième jour je suis arrivé en retard d'une demi-heure. Il était en terrasse debout le patron, en train de discuter avec un type.
– Bonjour Christian, il se retourne, je m'excuse pour le retard, il me regarde inexpressif, je me suis raté avec l'ordinateur, je suis vraiment désolé, j'ajoute. Il me regarde impassible, comme si dans sa tête il y avait un ordinateur calculant si oui ou non je le prennais pour un con. « Mais yé pas grave! » il dit pour conclure et j'ai filé en cuisine. À la pause de 11 heures il m'a servi un café parce que j'étais vite parti de mon lit sans en boire un puisque j'étais en retard. Je déteste être en retard c'est vraiment prendre les gens pour des cons ouais. Aline, Philippe et lui bavardaient des blagues qu'il leur faisait le patron, par exemple il remplissait d'eau le plateau pour servir alors il était plus lourd, où alors aussi le petit récipient où les clients règlent l'addition, ça faisait rire Aline et alors qu'elle me le racontait le patron me regarda en sortant un méprisant « comme si j'avais qu'ça à faire... amuser le personnel... ». Quand ça commençait à parler politique au comptoir, généralement sur ces traîtres de socialiste, le patron était impartial, peu importe le client c'était : « Laisse tomber tu t'fais du mal Thierry ».
Midi était passé, le calme était revenu. Philippe commençait à faire la vaisselle.
– Attends j'vais l'faire ça si tu veux Philippe, j'ai dit, parce qu'on dirait qu'il osait pas me le demander et lui avait les grilles à laver et d'autres trucs à faire, notamment ranger toute la cuisine dans l'ordre pour tout y retrouver le lendemain. C'est pas vraiment qu'il n'osait pas me le demander Philippe, c'est qu'il ne connaissait pas mon caractère. La vaisselle je l'ai fait le reste du temps. Dès qu'il le peu même le plus sous-fifre délègue les charges répétitives et ennuyeuses, c'est comme ça, c'est la loi. Un coup que je passais la serpillière il me dit « eh il vont pas venir vers toi les coins! », en m'avouant que c'était de la vengeance, qu'il avait subi la serpillère aussi quand il était jeune. Boh! pour se laver les oreilles le matin ils y en a qui prennent des cotons-tiges, moi c'est le Quatuor pour la fin du temps d'Olivier Messian...
Une fois la plonge faites j'ai rejoint Aline qui fumait une clope à la sortie de secours du saloon culinaire. Très courtoise elle me demandait ce que je faisais ici. J'expliquais, formation de cuisto-tradi à Chevigny-Saint-Sauveur, psychologue et évaluation en milieu de travail et tampon bureaucratique. Elle avait très bien compris et remarqua modestement que dans une brasserie ce n'était pas l'idéal pour voir, qu'ici c'était pas de la gastronomie, et qu'au tarif des assiettes ils pouvaient pas se le permettre et puis que de toutes façons ils y avaient pas les machines pour. Dans la bouche d'une caissière d'E. Leclerc le « ils » pour parler du patron je l'aurai exécré violemment, et l'être le prononçant avec, mais dans une petite entreprise familiale j'ai trouvé ça assez beau.
– T'sais s'qui fait Philippe là moi aussi j'peux l'faire! Dès fois il est pas là j'le remplace! Faut juste voir pour le temps de cuisson, ce genre de chose...
Hormis quelques détail d'organisation j'étais bien d'accord avec elle et déboulant en cuisine Phillipe lâchait son régulier :
– Y'a plus qu'à faire comme Charles!
– Non on va manger maintenant, lui rétorqua Aline. Anthony qu'est-ce que tu veux boire?
– Oh bah je sais pas, il boit quoi Philippe?
– Lui y boit du rosée à midi.
– Bon bah moi un verre de rouge alors.
– D'accord.
En partant Philippe lui mettais une petite main au cul, en lui promettant enfantin qu'il la violerait un jour ou l'autre et en m'avouant que les femmes aujourd'hui on peux rien en tirer même en leur promettant une fessé. Moi je me disais que c'était vraiment très beau une vraie femme qui vous demande qu'est-ce que vous voulez boire, et sans qu'il soit question d'argent en plus, et dans un si beau lieu. Les bars sont vraiment la huitième merveille du monde même si on ne peux plus fumer dedans – les troquets généralement c'est une assemblé du Peuple mais une assemblé inconsciente de ses pouvoirs –, l'argent étant la merveille du monde numéro zéro, la avant la première, avant tout, l'essence de ce monde, parce qu'avec cette merveille là on peux posséder toutes les autres.
Aline nous mit les couverts et Philippe nous fit la bouffe, la patronne et moi nous nous mîmes simplement à table, dans le fond de la brasserie. On mangeait en silence, paisiblement, je pouvais partir dans ma tête.
Le Darcy avait été le premier bar classe de Montceau-les-mines. Montceau-les-mines c'est surtout une ville crée par des rupins, par des industriels. En gros avant milieu 19ème il n'y avait que des paysans éparpillés dans le vin rouge, puis il y eue les mines et avec les mines la Bande Noire, des mineurs anarchistes qui faisaient péter des bombes. Les rupins ont construit une église, on foutu les paysans fraichement ouvrier dans des petites maisons individuelles à charte (obligation de cultiver les jardins comme ça ça fait de la bouffe en plus et ça râle pas sur les salaires de merde et ça travaille même le dimanche), une espèce de camp de travail en somme puisque les maisons appartenaient aussi à la Mine. L'endroit bien lessivé, Michelin et McDonald sont arrivés et avec eux les arabes, les portugais, les polonais, et avec eux les cités HLM. Dieu merci il reste encore quelques cavistes et le château de la veuve Barbentanne, qui du haut de sa colline au milieu de sa forêt est un véritable pamphlet qui surplombe les gueux. À chaque fois que je m'arrête pour l'admirer c'est comme si son orgueil radical se faisait sardonique face à cette ville, comme la plupart des villes (des bourgs, des bourgeois), épicièrement fanatisée. Mais revenons au Darcy. Le maire y vient même prendre un pot de temps en temps. Tout en bois il est le bar, avec des banquettes vertes Hamas. Sur les tables, il y a des jolis filles peintes.
Les jeunes alcoolos passaient régulièrement devant nous qui mangions, puisque les toilettes sont au fond, et qu'on ne peut enchainer demi sur demi qu'après avoir « changer l'eau du Loch Ness » comme disait Philippe. C'est moche les jeunes alcoolos, très moches. Déjà cons à jeun, ivres je vous raconte pas, c'est du néant qui parle par la voix de l'éthanol, in vino véritas. Y en avait un qui parlait avec Philippe, qui se foutait gentiment de sa gueule avec d'habiles remarques que l'alcoolo ne comprenait pas. La patronne avait une attitude fataliste, de marbre avec une pointe de dégout mêlée à de l'indifférence-après-tout, répondant toutefois un « merci » sec de commerçant à ses jeunes ivrognes débiles rougeot qui lâchaient des « bon appétit ». C'est pas leur faute à ces jeunes cons, il sont braves et juste un peu paresseux, c'est la faute à Milton Friedman pour faire vite. Le monde ils le voyent avec les lunettes d'M6.
De retour en cuisine avec Philippe on a tout cleané, les assiettes et le sol. Et après un petit « Bon! Y'a plus qu'à faire comme Charles! », il enlevait son tablier et s'était fini.
– Bon bah à demain, je lui dit.
– Ah demain non, moi je ne viens pas demain.
Effectivement, demain c'était le quatorze juillet, la prise de la Bastille historiquement, on fêtait ça nationalement, on fêtait surtout le fait qu'un général aristo guidé par l'honneur n'avait pas voulu tirer sur la foule et avait livré la Bastille au peuple. Je sais pas trop à la vérité, je ne connais pas si bien que ça l'histoire de France, à l'école on parle surtout des nazis, même pas des nazis en faites mais des juifs et du méchant "communiste" Staline. Dans tous les cas la monarchie était condamnée, les bourgeois tapaient à la porte, ils voulaient la faire leur révolution qui allait aboutir des décennies plus tard à la libéralisation des marchés, pour parler poliment, pour parler novlangue, parce que dans les faits dès que quelques chose est libéralisé, les impécunieux en sont privé. Mais le 14 juillet pour popu à Montceau-les-mines c'était surtout les feux d'artifice.
– J'vais aller au feu c'soir, il me dit Philippe alors qu'il rangeait son tablier et mettait une chemise à fleurs, en ajoutant un très honnête : boh! faut bien trouver des prétextes pour s'picher! J'espère seulement qu'il ne va pas pleuvoir!
Qu'il pleuve, personnellement je l'espérais de toutes mes forces, j'aurais même été faire brûler un cierge phillipe-murayesque à l'église à deux pas d'ici, histoire que ces petites festivités soient complètement gâchées. J'aime bien l'église de Montceau, un coup que j'accompagnait Augustine et une de ses copines faire les magasins et alors que je cherchais à boire mon whisky tranquille, à la bouteille parce que j'avais pas ma fiole noir en argent, et qu'en ville je ne pouvais pas à cause des agents de police, j'y suis rentré dans l'église. Je suis avec vous jusqu'à la fin du monde, c'est ce qui est écrit en immence sur le mur du fond, c'est très beau, très réconfortant, et j'ai vidé un tier de la bouteille devant. Dieu est trop clément envers l'esclavage. Les pouvoirs publiques ne pouvant, à cause ou grâce à l'Union Européenne et d'énormes tâches de sang intellectuelle, plus rien faire de réellement politique, de ce qui concerte le rapport capital/travail, la communication entre ces atomes que sont les individus, ceux-ci se rabatte obliquement et courbés sur la Culture, histoire de s'occuper un peu et de colorer la vie complètement merdique du bétail qu'ils policent. Les pouvoirs publiques ne gouvernent pas, c'est une blague Sarkozy, ce qui gouverne c'est les commerçants.
– Bon, alors à mercredi Philippe.
On sortait de la cuisine.
– Au revoir Aline, à mercredi, je lui dit en la croissant.
– Mais attends on va boire un coup maintenant!, il me coupe presque Philippe.
– Okay.
Il nous sert deux galopins et je vais en terrasse fumer une clope. Il fait beau, les moutons sans noms marchent rue Carnot sous les coups de fouet du gentil berger Commerce. L'Esprit est derrière les vitrines. Ça va et ça vient. Il fait beau. Il fait beau tout le temps sous le soleil de l'argent. Il fait beau ou moche sur les visages et sur les parois des cœurs, c'est selon, selon ce qu'en dit le banquier. J'avale la moitié du galopin. Je sais qu'à deux pas d'ici il y a du André Frénaud, le poète local résistant en 40, peinturluré sur un bâtiment ridicule.

Le soleil sait vivre pour ceux qu'il aime,
Les arbres, les enfants, les fêtes;
J'attends d'autres joies et je salue la vie,
Tout est ma patrie que je saurai porter.

Connard va. Le soleil de l'argent sait faire vivre ceux qu'il aime, les banquiers, les boutiques, les moutons ; j'attends d'autres joies et je salue la merde, rien est ma patrie et je devrais tout porter.
Au milieu des néo-voitures au « disaïgne » amerloque, c'est à dire hostile, agressif, « moderne », une mémé arrive en vielle mobylette toute pourrie devant la Banque Populaire. Bientôt il n'y en aura plus de ces gens-là. Ils sont en voie d'extinction, et c'est autre chose que ces éléphants où ces pandas de merde que s'acharnent à protéger les bourgeois roses. J'aime bien ces mémés et leur gnôle qu'elle distille en loucedé, clandestinement. Bientôt il n'y en aura plus. Bientôt il n'y aura plus que des j'aime pas les jeunes pignoufs au volants de leur tank avec de la musique de singes qui s'en échappe et ne savent pas faire pousser des tomates, du persil, et j'en passe. Je vide le verre de bière.
Tiens « Bonobo », enseigne « Bonobo », qu'est-ce que c'est que ça? Encore une franchise d'épicerie vestimentaire pour fille pauvre qui veut goûter un semblant de luxe, un semblant de coloré pour ne pas sortir en haillon, fuir sa condition d'impécunieuse grâce au slogan de M6 et de skyrock. Avant c'était une librairie ici. L'Amérique est passé par là. Boh! C'est pas grave, question librairie à Montceau-les-Mines, il reste le Cultura, le centre Culturel d'E. Leclerc qui est tout de même assez pratique il faut l'avouer, puisqu'un livre qui s'y trouve suffit à me détourner de sa lecture.
Je ramène le verre vide au bar, dit au revoir à Philippe. En sortant je croise le patron, je lui dit « merci, et à mercredi ». On est lundi. Il me cafouille tendrement « oui, bon week-end... on fera le point en fin de semaine... ». Je le laisse sur sa planète, qui n'est pas la plus méchante, ô que non.
Il a raison Philippe, et bien plus qu'il ne le croit. Y'a vraiment plus qu'à faire comme Charles... Charlatan, au théâtre du social... dans des sociétés où la superdémocratie consiste à mettre un papier dans une boite, tous les 5 ans ; et encore faut-il voter bon, parce que si c'est voté mauvais, un traité constitutionnel par exemple refusé par voie référendaire comme il n'y a pas si longtemps en France, passera en loucedé par voie parlementaire.

Il n'y a plus qu'à faire comme Charles et puis c'est tout, oui. Il est 16 heures, ça y est je suis libre, libre de circuler, pas de communier avec l'esprit de mes semblables, je suis libre sur un îlot, je suis le comte de Monte-Cristo qui n'a pas encore rencontré son Abbé Faria, sans fortune et sans vengeance. Il me reste 25 euros sur mon compte en banque. Ça fera bien l'affaire pour ce soir, demain on verra. Je vais acheter une bouteille de bourbon, du FourRoses tient c'est le seul que je n'ai pas gouté des bouteilles qui étaient derrière le bar. Oui du bourbon et une bouteille de cidre pour le fourreau de ma verge Augustine.
Augustine m'attendait déjà chez moi. Je l'embrasse, choppe un sac, une flute à champagne, un verre à whisky et nous partons dans la forêt du Plessis. Je la connait par cœur cette forêt, j'ai grandi dedans. Ses allées, son château, ses ruisseaux, ses coups de carabine quand ça chasse. On arrive à cet endroit que j'affectionne particulièrement, avec de petites allées, si on était en ville on dirait des venelles pittoresques, et avec deux troncs d'arbre coupés, allongés horizontalement qui en ville s'appellerait un banc. Baignant dans le vert et le marron on a bu, moi la moitié de la bouteille de bourbon et Augustine sa bouteille de Cidre, chanté, crié, mangé des baies sauvages (une quinzaine de pauvres mures, à peine). Augustine s'est avancée devant moi assis sur le banc, j'ai soulevé sa jupe baissé sa culotte et gamahuché. Elle s'est assisse sur moi et m'a fait éjaculer, alors qu'à la tête de la forêt qui nous protégeait et du soleil et des faquins, des avions passaient et qu'on était en guerre.
Le sang des anges rebelles, répandu sur la terre, est dans les boissons dont on s'enivre ; avait déjà noté Nerval, en ajoutant que l'argent du diable bien employé devient l'argent de Dieu...


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